LUI et moi

Photographie

Lorsque je suis tombée amoureuse – il y a plus d’un demi-siècle ! – du journal spirituel de Gabrielle Bossis, je n'aurais jamais imaginé qu'un jour je me serais engagée dans une passionnante collaboration avec Beauchesne pour cette édition chronologique du magnifique Lui et moi. C’est pourtant ce qui est arrivé.
Ce fut un travail énorme, une folie ! Mais une folie prévisible, tant l’amour que je portais à Gabrielle était ancien et quotidien.
Je me trouvais au début des années 1950 dans une petite librairie d’un coin perdu du sud de l’Italie. Comment un livre en français s’était il retrouvé là, à peine sorti des presses ? Et qui me le conseilla ? Je ne m’en souviens pas. Je me revois seulement le tenant entre mes mains : c’était le premier volume de Lui et moi publié par Beauchesne. Je ressens encore aujourd’hui la grande émotion que m’a procurée cette lecture.
Je me promis alors de faire connaître cette merveille spirituelle et son auteur avant de mourir. Depuis, le journal entier est devenu mon livre de chevet. Je le lis et le relis sans cesse, mais jamais plus d’une demi-page à la fois. Il me coupe toujours le souffle et m’atteint en plein cœur.
Les années sont passées… jusqu’en décembre 2003, quand je n'ai plus résisté au désir d’honorer ma vieille promesse et d'aller en France pour retrouver et suivre les traces de cette incomparable mystique dont on savait alors très peu, même si son journal était connu dans une grande partie du monde et considéré comme « l’un des chefs-d’œuvre les plus authentiques de la littérature spirituelle » (D. Rops), « un incomparable trésor pour l’Église » (card. C. Ruini) et « un véritable classique de la spiritualité moderne » (P. de Laubier).
Après deux années de recherches, de rencontres et de témoignages inespérés, d’entretiens précieux avec les neveux et les petits-neveux de Gabrielle et de visites des lieux où elle vécut (à Nantes où elle est née et au Fresne-sur-Loire où elle est enterrée), je suis enfin arrivée à mettre en lumière sa vie dans une biographie publiée par Beauchesne en 2007. J'ai alors pensé avoir honoré ma promesse. Mais ce n’était pas le cas.
Il y a quelques mois, je fus en effet informée que l'éditeur avait en chantier l’édition d’un unique ouvrage réunissant les sept petits volumes anthologiques de Lui et moi. Cette nouvelle m’enchanta, mais ma réaction immédiate fut de m’exclamer : « Une édition en un seul volume, sans ordre chronologique… Mais comment est-ce possible ?! Personne ne s’attelle à cette tâche ?! Mais c’est un délit ! Un délit ! Il est important, il est nécessaire, que la chronologie réelle des entretiens soit mise à jour en suivant le souffle du Saint Esprit qui envahit une âme ! Il est indispensable qu’un journal soit chronologique ! Et bien je la ferai moi, cette édition chronologique ! Ce sera mon hommage personnel à Gabrielle ».
Et c’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui à présenter au Lecteur le fruit de mon enthousiasme.
Qui était donc cette Gabrielle qui « m'a tant conquise et qui n’a jamais manqué de conquérir tous ceux qui l’ont rencontrée » ?
Jean-Paul II lui-même l'a louée !
Écrivain et actrice, Gabrielle Bossis fut un personnage fascinant et très connu dans les milieux catholiques de son temps. Radieuse mais réservée, jalouse de son intimité, elle est restée célibataire malgré de nombreuses demandes en mariage. Née à Nantes le 26 février 1874, elle abandonna souvent sa ville natale pour aller jouer ses comédies morales aux quatre coin du monde : de l’Europe à l’Amérique et de l’Afrique à la Palestine.
Nous ne saurions cependant presque rien d’elle et de son exceptionnel chemin de Grâce si, au cours des dernières années de sa vie, une Voix n’avait cheminé en elle pour lui suggérer les mots d’amour et de miséricorde qu’elle a transcrit dans ses carnets, avec fidélité et simplicité, pendant quatorze ans.
C’est grâce à ces conversations spirituelles, grâce à cet incomparable journal « à deux voix » que nous pouvons connaître ses secrets. Parce que Celui qui lui parlait soulevait souvent le voile de son passé, en lui demandant tendrement : « Te souviens-tu ? Te rappelles-tu ? »

Te rappelles-tu, quand tu étais petite et que
tu Me cherchais ? Tu allais te cacher dans la
chambre noire derrière la cuisine de ta grand-
mère. Là, il y avait dans un coin un grand
paillasson roulé en hauteur. Tu entrais dedans.
Et quand on disait : « Où donc est Gabrielle ? »
Tu pensais : « Je suis avec le Bon Dieu. »

Et tu te rappelles, dans les soirs d’été, au
Fresne, tu allais toute seule sur la terrasse, Me
cherchant entre la Loire et les étoiles. Tu
disais : « Je vais penser. » C’était Moi que tu
cherchais et Je Me laissais prendre, mais tu
ne le savais pas encore.
Ah ! comme Je t’ai aimée, Ma petite Fille.

Nous savons ainsi ce qu’elle ne dit à personne, ce que personne n’imagina, ni sa famille ni ses amis.
En puisant au sein de ces merveilleux entretiens, et à l’aide de nombreux extraits de mon essai biographique, je cherche ici à offrir au Lecteur non pas un portrait de Gabrielle, mais au moins un profil de celle-ci, le parfum de sa « floraison secrète » (Jean-Paul II).

 

Profil de Gabrielle Bossis

Quand naquit Gabrielle, dernière de quatre enfants, la riche famille Bossis habitait à Nantes, sur la large avenue de Launay, dans un bel hôtel particulier au numéro 15. On y voit encore, immuable, l’harmonieuse séquence des hautes fenêtres du grand salon au premier étage.
Bien que ses parents l’entourent de soins, que son frère et ses sœurs aînés (Auguste, Clémence et Marie) l’accompagnent d’une tendresse protectrice, l’entrée dans la vie n’est pas facile pour cette enfant si sensible.
« Timide à l’excès – ainsi la dépeint sa grande amie Madame de Bouchaud – cette petite est épouvantée par les jeux bruyants, elle craint les réunions nombreuses, pleure sans cesse ! Que de larmes !
« Gabrielle, qui traversera mer, désert et océan, aura tant d’autorité, d’initiative, animera tant de groupements, n’aime, pour le moment, qu’à rester dans son petit coin, tout effarouchée.
« Pourtant, malgré cette extrême timidité, quelle spontanéité, quelle grâce chez cette enfant quand elle n’est pas effrayée ! Spontanéité et grâce resteront pour toujours les traits caractéristiques de sa nature. »
L’enfance de Gabrielle est désormais trop éloignée dans le temps pour pouvoir espérer en recueillir de nouveaux témoignages. Toutefois, j’ai découvert un « témoin » inédit, très précieux : l’album de photos qu’elle a composé et annoté. Ici, je rencontre pour la première fois “Gaby”:
Sa Jenny la porte dans ses bras, tandis que la petite a les yeux embués de ses larmes faciles...
En feuilletant l’album, je prends connaissance de la vie brillante et mondaine de la famille Bossis, surtout lorsqu’elle se déplaçait dans les endroits les plus courus de la côte. Fêtes et réunions avec des amis aristocrates, séjours dans les hôtels particuliers et les châteaux de la noblesse locale, défilés de chars, batailles de fleurs, compétitions de somptueuses gondoles vénitiennes...
Partout, on voit les jeunes enfants Bossis au premier plan. Or, l’objectif n’en saisit presque toujours que trois. Gaby n’est pas là, ou alors on l’entrevoit à peine, quelques pas en arrière, prête à se cacher...  Son extraordinaire personnalité n’a pas éclos.
À six ans, la petite entre à l’école chez les « Dames noires », les Fidèles Compagnes de Jésus. Le très beau collège, fréquenté par les enfants des familles aisées, occupait un grand espace dans le quartier où habitaient les Bossis.
Depuis, l’école a changé de propriétaire, de nom et de visage, mais le noyau de jadis est resté le même, sous son air romantique d’abandon : l’église néogothique belle et élancée, la galerie vitrée qui donnait accès aux salles de classe et un reliquat de parc avec de grands cèdres tombants. Caché aux regards, le cœur du vieux collège est aujourd’hui scellé comme une perle dans une huître, au milieu des énormes « valves » des immeubles modernes qui l’entourent. Quelle émotion de le découvrir, après avoir sonné à un petit porche caché et avoir parcouru un sentier, dans un après-midi désert et silencieux, à l’heure déjà d’un lent coucher de soleil, les ombres glissant sur les feuilles perlées de pluie récente… À quelques pas, derrière un tournant, voici impressionnante et magnifique, grandeur nature, la blanche statue du Christ qui se dresse tel un lys sur le pré vert montrant ce cœur qui a tant aimé les hommes. Il semblet presque possible que Gabrielle soit là, devant Lui…
C’est dans ce cadre suggestif que la petite Gaby prépare sa première Communion. Mais même en ce jour de fête – le 10 juin 1886 –, la jeune fille restait, comme toujours, silencieuse et pensive. Est-ce à cause de son habituelle timidité ? Mais la Voix, des années plus tard, en révélera un motif bien différent :
Tu te rappelles le jour de ta première communion,
tu n’osais pas remuer, tellement tu savais que
J’étais dans ton corps ? Oui, Je suis là.

Sur la photo prise alors, toujours sur la table de nuit au Fresne, on voit un sincère recueillement, sur le visage doux et attrayant, dans les yeux clairs sous la vaste arcade sourcilière, dans le regard limpide et serieux.
Pendant ce temps, à l’Institut, on commençait à découvrir ses multiples dons. On sait que la Supérieure, Mère Johanna L’Ermite, lui prodigua beaucoup d’attention. Un prêtre, un franciscain, s’intéressa à la jeune fille. À cette époque Gabrielle ne réussissait pas à analyser son authentique vocation et, entre vingt et vingt-quatre ans, elle fut perturbée par des luttes intimes que ce Père connaissait et aiguisait peut-être, lui suggérant d’embrasser la vie religieuse. Finalement, la jeune fille obéit à une force intérieure qui la voulait dans le monde plutôt que dans un cloître. Cependant, elle gardera toujours un goût pour la spiritualité franciscaine: elle deviendra Tertiaire de Saint François et voudra être enterrée avec l’habit.
Dès lors, la jeune fille s’épanouit: dans son album, on la voit plus souvent aux fêtes, cérémonies, voyages auxquels toute la famille participe. Très jeune, la voilà assise sur un tronc d’arbre, habillée de façon délicieuse avec ses cheveux épais rassemblés en tresse sous un « canotier » de pensionnaire. On la retrouve, à vingt ans, au bord de la mer, et elle nous charme telle une jeune fille de Monet. On la voit aussi sur de nombreuses photos de ce temps heureux : aux courses de chevaux, aux joyeuses batailles de fleurs, aux galas de bienfaisance dans les parcs...
Extraordinairement douée pour toutes les formes d’art, elle aurait certainement remporté de vifs succès si les mœurs de l’époque ne l’avaient empêchée de cultiver ses talents prononcés. La peinture comme la musique, la sculpture, le chant, la broderie ou la danse qui lui convenait si bien, tout lui était facile. Sa vitalité se manifestait par la pratique des sports de l’époque, comme la bicyclette et l’équitation. Elle se distinguait en tout, avec son enthousiasme. Combien de promenades, de kilomètres parcourus ! Elle étonnait tout le monde par son allure triomphante et l’entrain qui ne l’abandonnaient jamais.
Gabrielle ne possèdait pas une beauté classique, mais avait quelque chose de plus, de plus rare et de plus attachant. Elle avait cette beauté indéfinissable que l’on nomme charme.
Elle rayonnait. Elle était grande, svelte, harmonieuse.
Ses traits étaient distingués et spirituels. Elle avait l’art d’égayer. Sa nature dynamique transparaissait dans ses gestes et sa démarche. D’une intelligence rapide, elle comprenait et agissait vite.
Et sa vie sentimentale ? Évidemment, attirante comme elle l’était, Gaby ne passait pas inaperçue. Une de ses petites-nièces a précisé, souriant au souvenir : « D’après ses dires, elle aurait reçu de nombreuses demandes en mariage, mais les avait toutes refusées, sentant que ce n’était pas sa voie. (Heureusement, car elle était plus douée pour la musique et la comédie que pour le ménage... qui chez elle, vraiment lui importait peu !...) »
Le siècle naissant apporte à Gabrielle de gros déchirements. Après son père, meurt sa chère maman en 1908; en 1912 c’est le tour de sa bien-aimée soeur Clémence. Son autre sœur et son frère, l’un et l’autre mariés, ne vivent plus à la maison et la « petite Gaby », qui a plus de trente-cinq ans, reste seule avec son immense déchirure au cœur. Elle ne se renferme pas pour autant. Au contraire, elle cherche courageusement à féconder sa solitude par des activités et des engagements encore plus généreux.
Désormais, Gabrielle travaille régulièrement dans le laboratoire de décorations liturgiques pour les Missions, qu’elle aide avec d’importantes contributions. Elle enseigne régulièrement le catéchisme et elle participe à diverses initiatives paroissiales à Nantes et au Fresne.
Elle obtient le diplôme d’infirmière et exerce durant la Première Guerre mondiale, d’abord dans les hôpitaux de sa région, puis en territoire de guerre, à Verdun. Partout, son service est apprécié pour l’intelligence, la rapidité et la chaleur humaine de son travail.
Il semble que « ses » soldats l’adoraient ; et c’est à eux, à ses « chers blessés » qu’elle a dédié la plus nette et la plus attirante photographie de l’album : Gaby, infirmière de la Croix-Rouge... 
Après la guerre, au Fresne, Gabrielle se sent de plus en plus investie par la vie simple et de recueillement qu’elle y mène. Le Fresne-Sur-Loire est un charmant lieu de villégiature à soixante kilomètres environ de Nantes. Les Bossis, propriétaires d’un ancien monastère transformé en une demeure accueillante, y passaient les mois d’été. Le beau pavillon qu’elle aime tant s’aligne sur une rangée d’autres maisons, calmes et élégantes, situées dans une rue silencieuse qui les sépare de leurs jardins respectifs, endormis sur la Loire et bercés par le grand fleuve qui en lèche les hauts remblais murés en terrasses. C’est sur cette “terrasse” familiale, sur ce terre-plein planté d’arbres et fleuri, que se passe au frais une bonne partie de la journée : on y prend le thé, le petit-déjeuner et le goûter, on y lit, on y brode, on y reçoit les amis.
C’est ici que Gabrielle cultive ses fleurs, invente des guirlandes de roses, prend plaisir aux trilles des oiseaux et à la fantaisie des nuages sur la Loire. C’est ici qu’elle écoute le silence : une nièce nous a dit que, souvent, au Fresne, tante Gaby interrompait un goûter, un jeu, un discours, pour dire aux petits : « Chut ! Écoutez le silence ! » C’est ici qu’elle retrouve, dans un cadre immuable, les souvenirs d’une adolescence sérieuse et songeuse. C’est ici que, désormais âgée, elle échangera avec Lui, avec Sa Voix, les entretiens les plus inoubliables.
L’impulsion à bifurquer de la calme voie sur laquelle elle se trouvait lui fut donné de manière imprévue, à 49 ans, par le curé de Fresne, l’abbé Olive : un prêtre lumineux qui la connaissait depuis l’adolescence et qui avait suivi sa croissance spirituelle. Depuis plusieurs années déjà, l’abbé l’avait exhortée : « Prenez le large ! ». Puis, en 1923, ignorant la portée de son invitation, il lui dit à brûle-pourpoint : « Les comédies que je voulais faire jouer aux jeunes de la paroisse sont ridicules, absurdes. Écrivez-en une pour moi. »
Gabrielle, toujours aussi disponible, s’y essaie. Elle écrit et interprète elle-même, jouant et dansant avec les jeunes paroissiens, une fraîche opérette morale, Le charme. La trame, habile et émouvante, cherche à persuader le jeune public de ne pas se laisser éblouir par le charme des grandes villes. La représentation conquiert le public. L’abbé Olive, charmé à son tour, organise alors plusieurs représentations et envoie la troupe dans d’autres paroisses où l’accueil est tout aussi enthousiaste. La rumeur se répand de théâtre en théâtre. La mission de Gabrielle commence, elle prend le large…
Pendant des années, mademoiselle Bossis joue de scène en scène, tout en créant de nouvelles pièces.  En presque treize ans, de 1923 à 1936, elle composa treize comédies en trois actes et quatorze saynètes ou ballets, qui concluaient par une fête les soirées de bienfaisance.
Dans tous ses textes, un premier rôle ressort qui convient à son âge et à sa prestance. Il ne faut pas croire que Gabrielle se rajeunisse dans des rôles de jeunettes. Au contraire. Ici, elle joue le rôle d’une vieille fille, là celui d’une mendiante qui nourrissait une nichée de gamins miséreux (La chanteuse de rue), et ainsi de suite. Ces rôles lui permettent, entourée de jeunes gens, d’offrir à l’auditoire sa joie et ses messages moraux et spirituels.
Grâce à un don inné d’actrice, un sens inouï de la scène, un goût original, une grâce dans la danse à la fois réservée et suggestive, Gabrielle devient bientôt une « étoile ». Joyeuse et irrésistible, elle se prodigue en fantaisies amusantes, en mille inventions exhilarantes. Dans des rôles émouvants elle est absolument splendide, toujours convaincante, ambassadrice itinérante du Seigneur, comédienne du bon Dieu, comme elle se définit.
Combien de rencontres d’âme à âme a-t-elle ainsi nouées, avec les personnes qui l’accueillent dans ses tournées, avec l’auditoire qui l’applaudit, avec les jeunes acteurs qui apprennent durant les pauses, avec les religieux qu’elle rencontre ! Cette femme porte Dieu en elle, dans sa joie, son sourire, dans le charme qu’elle dégage. Son nom devient bientôt célèbre en France et ailleurs.
Ce qui est merveilleux dans cette aventure humaine, si semblable à une fable, est non seulement le fait qu’elle soit devenue, à son âge, une actrice célèbre, mais aussi qu’elle ait eu la capacité de gérer, seule, ses représentations, en utilisant localement des groupes de jeunes mal préparés, les poussant à des niveaux impensables et réalisant avec son entraînante personnalité des spectacles où tous se divertissaient, les spectateurs comme les acteurs. « Ne vous inquiétez pas des ballets, – elle écrivit à un patronage – je les enseignerai en un quart d’heure. J’ai l’habitude des éléphants qui se changent en gazelles. »
Les succès sont toujours éclatants. Les simples spectateurs comme les spécialistes sont enchantés par sa grâce. Un jour, un célèbre metteur en scène lui demande surpris et admiratif : « Mademoiselle, votre rire qui met toute une salle en joie, est-ce un rire appris, ou un rire naturel ? » Et Gabrielle éclatant de son rire magnifique, répond : « Monsieur, je n’ai qu’un seul rire et c’est celui-là ! »
Le succès de la première comédie de Gabrielle attire l’attention d’une maison d’édition spécialisée dans des textes destinés aux paroisses et aux patronages. Le charme est publié et obtient un véritable succès éditorial. Il reçoit immédiatement un prix à un concours pour « Comédies sociales », ce qui sera aussi le cas pour d’autres textes de Gabrielle. Dorénavant, tous ses textes seront immédiatement publiés avec succès. Mademoiselle Bossis est désormais non seulement une actrice, mais un écrivain célèbre. À cette époque, les théâtres des paroisses étaient très actifs. Aussi cherchait-on sans cesse dans les librairies spécialisées de nouveaux textes attrayants qui tout en divertissant puissent aussi catéchiser. Les textes de Gabrielle avaient le génie d’y réussir.
Des religieux célèbres la remercieront publiquement. L’Évêque de Meaux, Monseigneur Lamy, écrit dans une lettre-préface : « Mademoiselle, je vous félicite d’utiliser le théâtre, qui si souvent détruit le foyer, pour restaurer l’ordre familial. Avec de la gaieté, de l’entrain, vous défendez à votre manière des idées qui nous sont très chères. Vous exaltez le vrai foyer et l’esprit de sacrifice. Vous faites monter les âmes en les intéressant… De cela, soyez remerciée..»
Même le Père de Parvillez loua Gabrielle dans une belle préface à La petite veilleuse de quatre sous: « Vous plaisez, parce que vous avez un esprit d’une vivacité primesautière, et parce que sous les broderies et les grelots, on devine un cœur aux courageuses tendresses. Vous plaisez, et pas seulement à ceux qui rient et qui pleurent en écoutant vos héroïnes ; vous plaisez à l’auditoire invisible pour lequel, dit l’Écriture, chacun de nous est un spectacle : auditoire composé de Dieu et des Anges, auditoire dont le suffrage vaut tous les prix littéraires et sera un jour, après beaucoup de travaux, votre récompense définitive. »
Gabrielle n’économisait pas les sacrifices afin de mériter les applaudissements d’un tel auditore, non seulement en se prodiguant sur scène, mais aussi en assurant toutes les dépenses de ses tournées continues et coûteuses, confectionnant elle-même les costumes des acteurs et les transportant ensuite dans de lourdes valises.
On a cru qu’elle préférait cette vie brillante à une vie discrète faite de silence et de recueillement. Personne n’a compris que la vie publique de Gabrielle n’était pas un choix mais un service commandé :
Tu te souviens du mot d’ordre que ton Directeur t’avait donné
quand tu étais très jeune :
« Allez au large. » Et tu étais partie au-delà des frontières,
à l’autre bout de la terre.

Puisque c’était pour Moi : la mer, la route, les airs...
puisque tu étais Ma petite fille en service commandé.
Je prends toute souffrance, petite ou grande…
Tes souffrances passées se perdent dans ta mémoire,
mais elles demeurent fructueuses devant Moi.
Tu as déjà oublié les fatigues des voyages,
les ennuis des températures, la soif des déserts,
les craintes, les lointains exils, les lents retours,
les longs courages, les instants de maladies.
Rappelle-toi que tu M’as tout offert et que J’ai tout gardé.

Après treize années d’apostolat sur scène, une nouvelle lumière conduit Gabrielle au sommet de la grande pyramide que fut sa vie, le début de son journal spirituel, comme si tout ce qui l’avait précédé n’avait été qu’une ascension vers ce sommet.
À soixante-deux ans, en 1936, après de nombreuses sollicitations, Mademoiselle Bossis accepte d’organiser une tournée risquée au Canada, sur le transatlantique Île-de-France. Ce seront deux mois et demi ininterrompus de rendez-vous et de déplacements, de représentations et de cours à de jeunes actrices improvisées, de rencontres, de fêtes et d’émotions.
Pour tout autre, l’entreprise serait ardue. Elle l’est encore plus pour une femme seule, chargée de valises et de malles, de costumes et de décors de théâtre. Mais Gabrielle possède le courage, l’intelligence, l’enthousiasme et la sagesse pour affronter les difficultés et les imprévus.
Les longues heures de dolce far niente qui l’attendent durant la traversée l’invitent à prendre un cahier pour fixer ses sentiments au cours de cet exceptionnel service commandé à l’autre bout du monde. Ses notes sont brèves, comme prises au vol ; on y retrouve toute la fraîcheur de sa nature, son goût pour les belles choses, son talent à saisir le pittoresque.
C’est durant cette « mission »c’est sur cette ville flottante, dans « les salons rutilants de lumières éclairant les couples interlopes, les femmes peintes, les vieilles oxygénées..., c’est sur le pont balayé par le vent ou près d’un piano répandant les sons des valses viennoises et se transformant, à l’aube, en autel pour célébrer les messes, c’est là que se dénouent les superbes dialogues entre « Lui » et Gabrielle:
22 août 1936. Pendant le concert, je Lui offrais en gerbes les sons,
les harmonies et la douceur qui en sortaient.
Il m’a dit, comme une fois au Fresne :
Ma petite Fille.

23 août 1936. Messe au salon des touristes.
On a fait un autel sur le piano. Je pensais aux goélands,
aux avions qui viennent se poser sur les bateaux. Lui:
Cette fois, c’est le Christ.

En lisant ces premiers entretiens, une chose nous frappe, Gabrielle la rapportant comme s’il s’agissait d’un fait désormais habituel : l’affleurement de rapports intimes entre elle et Celui qui lui parle. Et l’on en vient à se demander : s’il s’agit vraiment de la première fois que Gabrielle entend cette Voix, comment est-il possible qu’aucune émotion ne perce chez elle ? Ses conversations mystiques commencent-elles, comme tout le monde l’a cru, en 1936 ? J’ai toujours pensé que ce n’était pas ainsi. Aujourd’hui, j’ai la preuve que j’avais raison: en 1934 déjà, la Voix divine parlait à Gabrielle, elle en annotait les paroles sur de petites feuilles. Dans une malle du grenier de sa maison au Fresne (fouillé aprés ma visite), on a trouvé un feuillet détaché, daté justement de 1934, où Gabrielle a transcrit entre guillemets une émouvante réponse du Christ.
Septembre 1934.
Je prépare ma tombe. Je voudrais que passant
près de moi on eût une bonne pensée, que le
Christ parlât à travers mes os desséchés.
Ma voix sortira de la poussière et, morte,
tu feras le Bien.

La tournée au Canada s’achève. Gabrielle rentre chez elle mais le journal « à deux voix » se poursuit, tellement spirituel. Il ne s’éteindra qu’avec sa vie à elle, devenant : Lui et moi. Un interlocuteur divin s’est insinué dans un voyage terrestre pour le transformer en voyage céleste.

Tandis que l’Europe se précipite dans la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, Gabrielle – ignorant comme chacun les événements à venir – organise encore ses tournées mais son journal n’en dit presque plus rien.
S’oubliant docilement, elle n’enregistre désormais que les dialogues spirituels, renonçant à annoter les faits personnels qui ne sont pas nécessaires à la compréhension de la réponse divine. Seule la mention des lieux et des dates permet de suivre, au moins en partie, ses engagements exténuants : en France, en Europe, en Palestine, en Afrique... Des témoignages de cette époque nous aident également. En 1937, une amie écrit : « Gabrielle me demande d’aller la rejoindre à Assise, étant appelée en Italie pour y jouer. Je la suivais toute haletante, sans souffle. Et elle, elle avait toujours son pas triomphant. Quand dormait-elle ? Elle rentrait à minuit, s’il y avait une Messe à cinq heures, elle s’y était déjà rendue. On repartait et elle, toujours avec son même élan, son beau sourire ! »
Quelques-unes des lettres publiées par Beauchesne nous permettent également de la suivre. Comme la lettre qu’elle écrit de Fresne le 26 avril 1939 : « Je suis revenue subito presto du fond tunisien, sur la frontière tripolitaine bourrée de canons, de troupes, d’avions, de fils barbelés, une ligne Maginot admirable... Et je risquais d’être prisonnière d’Afrique jusqu’à Dieu sait quand.
« Le soir même, j’ai retrouvé nos Sœurs de Nevers qui m’ont conduite au bateau de minuit : il ne restait plus qu’une couchette !
« Le mistral s’est mis en tempête – si bien qu’après l’escale de Bizerte – où j’ai pu prendre la messe d’un Missionnaire diocésain de Lyon – nous avons dû passer derrière la Corse.
« Mais le train-paquebot n’avait pas attendu.
J’ai dormi fort bien cinq heures, salle d’attente, Perrache. Une messe à côté et toujours remerciant Dieu de m’avoir ramenée dans la Patrie, car j’avais eu l’angoisse là-bas. Vous ne savez pas cette crainte de ne plus revoir les êtres chers et les cadres familiers et surtout d’être inutile. Et, à cinq heures du soir, après trois nuits et deux jours sans avoir bu ni mangé, j’étais dans les bras de ma sœur ... Me voici avec un mois de congé qui me tombe du Ciel... Que Dieu est bon !...
« Vous ne savez pas ce que c’est pour moi, la solitude près de la Loire – au mois de mai ! le mois adorable. J’en avais fait le sacrifice au Bon Dieu, et Il me le rend ce beau mois, jusqu’au 20. Quelle joie ! »
Le « congé » de Gabrielle dure beaucoup plus qu’« un adorable mois ». Les heures douloureuses de la guerre se rapprochent de jour en jour. Seule, à soixante-cinq ans, elle doit affronter beaucoup d’épreuves. Dans le journal nous n’en trouvons que peu de traces.

En juin 1940, l’invasion allemande surprend tous ceux qui espéraient contre tout espoir. Nantes vit les événements dans des conditions particulièrement tragiques. L’occupation, la prise d’otages, la réquisition des immeubles contraignent les habitants à un exode soudain. Gabrielle aussi doit laisser sa maison occupée, fuit dans un chariot à bétail infesté de puces, se réfugie à Curzon où elle continue à transcrire de superbes dialogues avec son divin Interlocuteur.
À la fin de l’année, les officiers nazis quittent enfin la maison de Gabrielle à Nantes et elle y retourne. Dans les suivantes années, elle séjourne aussi au Fresne ; de là, elle rejoint à Ancenis sa sœur Marie pour l’assister dans son agonie.
En septembre 1943, nouvelles horreurs de la guerre. Nantes est gravement touchée, le centre-ville à moitié détruit, les victimes innombrables. C’est un nouvel exode de citadins se retrouvant sans toit. Gabrielle accueille une de ces malheureuses familles dans son appartement.
Si de l’extérieur son existence semble presque monotone, elle vit dans l’intimité une intense aventure spirituelle. Ses carnets se remplissent de dialogues avec la Voix divine, des pages et des pages d’écrits qui coupent le souffle.
En ce temps, Gabrielle avait confié à son ami jésuite, le Père Alphonse de Parvillez, écrivain et prédicateur très fameux, sa douce expérience intérieure et lui avait fait lire les petits carnets où elle relatait ses dialogues avec cette Voix qui lui disait être la Voix de Jésus : réponses, exhortations, mots splendides. Cette lecture toucha et conquit le prêtre cultivé.
Il n’est pas surprenant qu’il nourisse le désir de faire éditer quelques-uns de ces extraits.
Gabrielle avait toujours su, la Voix le lui répétait sans arrêt, que les paroles divines n’étaient pas destinées à elle seule, mais à tous, et devaient être diffusées. Néanmoins, elle avait quelques réticences à se décider à leur publication ; elle se demandait s’il n’était pas plus opportun de ne publier le journal qu’après sa mort. Mais le 24 octobre 1944, son bienveillant Interlocuteur lui fait observer :
Pourquoi pas de ton vivant, le livre de Lui et moi, notre livre,
car il est à nous deux, comme ta vie ?
Pourquoi pas ? Tu as bien fait faire déjà ton tombeau,
voulant toi-même en surveiller le détail.
Notre livre, qui sera un livre de vie,
mérite bien que tu y disposes tout ce qui peut aider le lecteur.
En cela, ne M’aides-tu pas encore ?
Commence aujourd’hui, en la fête de saint Raphaël le Guérisseur.
Que l’archange Gabriel y ajoute la joie,
et saint Michel, la rapidité de l’action sainte.
Je te donne les Anges de Ma Mère
et va de l’avant jusqu’aux extrémités de la terre :
tu es avec Moi.

L’encouragement divin vient à bout de ses ultimes résistances. Elle accepte de publier des extraits du journal sous condition d’anonymat.

Nous sommes toujours en temps de guerre, époque tragique. Malgré cela, le Père de Parvillez trouve un éditeur qui, ému par ces textes, se déclare disposé à les éditer ; il s’agit de Raphaël Labergerie, qui, en décembre 1944, remercie Gabrielle poiur son « consentement à la publication de l’émouvant manuscrit intitulé Lui et moi... qui est d’une beauté plus qu’humaine. »
Le Père de Parvillez se met d’accord avec l’éditeur et lui confie les carnets originaux de Gabrielle. À peine quelques heures plus tard, Labergerie est assassiné en pleine rue. Effroi, peur d’avoir perdu les textes, recherches angoissées. Mais tout est enfin retrouvé. Il faudra attendre quatre ans pour trouver une nouvelle et heureuse solution éditoriale.
À la fin de la guerre, Gabrielle reprend peu à peu ses tournées. Malgré son âge, elle s’engage dans de nombreuses représentations théâtrales qui la mènent par monts et par vaux, comme le dit une de ses nièces. Les indications de lieux se font de plus en plus rares dans son journal, où les soliloques divins qu’elle transcrit à genoux durant l’Heure sainte à l’église, laissent une trace fulgurante. L’église est presque toujours la belle petite église du Fresne. Au Fresne, désormais, elle passe beaucoup de temps avec ses neveux, nièces et petits-neveux ; elle les accueille pendant les vacances, dans un climat de grande tendresse. Maintenant, dans l’album de photographies, qui d’ici peu restera vide, on la voit presque toujours embrasser ses petits moineaux sur la belle terrasse donnant sur la Loire, au Fresne, ce Fresne si aimé…
Fresne, justement, nous offre des témoignages émouvants. Ce sont des récits qui parlent gracieusement d’elle, de son « enveloppe extérieure », mais font aussi entrevoir l’« enveloppe intime » de Gabrielle, cette « enveloppe de l’âme », qui peu à peu, avec les années, elle a cherché à se parer toujours plus, pour obéir à son divin Interlocuteur, à son Maître de vie qui lui disait :
Tu ne connais pas la magnificence d’une âme...
c’est le souffle, l’Esprit de Dieu. Rien de la matière.
Pas même d’une fleur… Un effort, un désir, un acte d’amour,
quelque patience ou dévouement, ou regret qui ne te semble rien,
lui donne sur-le-champ un aspect plus merveilleux,
comme une lumière qui prendrait une autre lumière,
puis une autre, à mesure que les vertus,
les mérites s’augmentent de nombre.

Rien ne ressuscite plus Gabrielle que les confidences que j’ai recueillies sur ses séjours à Fresne : un kaléidoscope dans lequel elle montre, à qui sait la voir, une lumière et puis une autre, et une autre encore...
Les plus charmantes, les plus fraîches et aussi les plus touchantes “lumières” que nous avons recueillies sur cette « dernière » Gabrielle sont celles de ses petits-neveux et nièces.
Parmi les nombreux et merveilleux écrits que j'ai rassemblés (publiés dans mon essai biographique sur Gabrielle Bossis), je pense offrir au lecteur le témoignage de sa petite-nièce religieuse, Sœur Marie-Renée.
« Ma tante c’était une personne qui attirait tout de suite l’attention là où elle se trouvait, par son charme, sa manière d’être, son rire, sa vitalité.
« Pourvue de nombreux dons naturels :
« Très musicienne, elle disait que lorsqu’elle jouait un andante au piano, plus rien n’existait. Elle aimait chanter et faire chanter.
« Peintre à ses heures dans sa chambre s’alignaient sur le mur des assiettes qu’elle avait décorées.
« Danser la ravissait. Un jour, tandis que nous attendions le train sur le quai d’Ingrandes (près du Fresne), elle nous enseignait le Quadrille des lanciers et La chaîne des dames !
« Espiègle, elle aimait faire des farces au soir de sa vie, elle était restée très jeune de caractère et dans le pays elle portait le surnom de “l’éternelle jeunesse d’Ingrandes”.
« Elle voyageait allègrement à travers la France quand les patronages l’invitaient à donner des représentations...
« Très indépendante de nature. D’après les dires, elle aurait reçu de nombreuses demandes en mariage, mais les avait toutes refusées, sentant que ce n’était pas sa voie...
« Elle faisait le catéchisme aux enfants du Fresne, et avait l’impression que ce n’était plus elle qui parlait, m’avait-elle dit.
« Quant à sa vie mystique, il m’est rès difficile d’en parler, car vraiement la vie spirituelle de toute personne, relève d’un domaine secret. Ce qui me semble sûr, c’est qu’elle était très centrée sur la personne du Christ. (Au Fresne, l’alcôve de sa chambre était tapissée de reproductions de tableaux du Christ).
« Elle priait certainement beaucoup, mais discrètement, à la messe, tous les matins. Chaque jeudi, elle allait faire une heure sainte à l’église, de seize à dix-sept heures, durant laquelle elle recevait des “paroles intérieures”. Elle les écrivait sur le champ de peur de les oublier m’a-t-elle dit.
« Sa spiritualité devait être assez doloriste, me semble-t-il. C’est l’impression que j’avais eue. J’avais dix-huit ou dix-neuf ans à l’époque. Peut-être, est-ce une erreur de ma part... Cela contrastait avec sa personnalité enjouée.
« Très axée sur la Passion de Jésus, qu’elle méditait beaucoup (même pendant la messe !). Ce que je sais qu’elle se nourrissait beaucoup des révélations de Catherine Emmerich. (Je me souviens qu’elle m’avait fait lire les récits de la Passion décrite dans ce livre.) Soucieuse d’ascèse (à sa manière), elle dormait par terre ou sur une mauvaise paillasse. Ne portant pas de bas, même en hiver. Ne chauffant pas sa maison. Son régime alimentaire, quand elle était seule, s’avérait plutôt frugal. Je crois qu’elle portait un cilice. »
Et ici je rappelle le témoignage d’une amie qui l’accompagna dans une tournée : « Allant toutes deux faire une visite dans un couvent, je restais dans mon petit coin. Gabrielle, à l’autre bout du parloir, causait avec un abbé, mais toujours à haute voix cette voix qui n’avait rien à cacher. Entraînée par son sujet, elle parlait de plus en plus haut : “Mais, monsieur l’Abbé, il faut se mortifier pour aller au Ciel ! il faut se mortifier... Mais c’est bien simple !...” Et, à ma stupeur, je vois Gabrielle, si pudique, si réservée, plonger, sous les yeux de l’Abbé, sa main dans son corsage et en retirer un objet carré, semé de petites pointes...
“Tenez ! ce n’est que cela !” Et elle replongea l’objet sous ses vêtements. Nous aurions sans aucun doute, tous, des plaies ou des maladies incurables, avec pareil traitement. Elle, elle court, joue, va, vient, marche avec son entrain véhément, aussi à l’aise que si elle était enveloppée de velours. »
En relisant ces témoignages aujourd’hui, à la distance de trois ans, je ne peux pas ne ressentir la forte émotion que j’ai éprouvé au Fresne, quand le petit portail de la maison de Gabrielle s’est ouvert pour moi. Même cette maison nous a parlé d’elle, nous donnant son ineffable témoignage...
La vieille demeure des Bossis au Fresne a conservé l’âme spirituelle du temps où elle était un petit monastère féminin et la grande Loire, alors privée de levées, l’arrosait.
Le claustral couloir d’entrée au rez-de-chaussée est encore pavé de vieilles pierres polies par les années comme un tableau noir. À gauche, avec vue sur le fleuve, voici le petit salon que Gabrielle a aimé et décoré de ses panneaux sur la porte et sur l’architrave de la cheminée : des coups de pinceaux frais et rapides ont fixé le vol des mouettes, le vent sur les rives et sur les voiles des pêcheurs, le troupeau obéissant dans les sentiers de campagne. De nombreux souvenirs sont encore présents, entassés dans une vitrine. Les plus émouvants : les gants de peau, brodés avec des paillettes, offerts à la dame française par le grand Chef des Peaux-Rouges sur les Montagnes Rocheuses ! On monte le petit escalier conventuel. Des fenêtres lumineuses du premier étage, le regard est immédiatement attiré à l’extérieur, au-delà de la rue, il se fixe sur la « terrasse » verte et sur l’immense étendue d’eau. Il est naturel que la pensée aille à l’enfance de Gaby, quand la petite cherchait le Seigneur « entre la Loire et les étoiles » et invitait les anges à s’y reposer.
Traversons les pièces. Voici le piano où Gabrielle en jouant « perdait la mémoire du temps ». Voilà, jamais reblanchi, le bout de mur où papa Bossis mesurait et marquait la croissance des enfants. Voilà la salle à manger, le petit ponton qui unit les pièces supérieures au jardin derrière la maison, avec la petite route de vieux tilleuls, le pré où Gabrielle jouait à la balle avec ses neveux, les haies parfumées où l’on poursuivait les papillons... Voilà sa chambre : contemplons le sol de briques où elle dormait enveloppée dans une couverture avec de maigres oreillers.
L’alcôve est aujourd’hui vide, mais on l’imagine comme elle était alors, tapissée d’images du visage du Christ (ce visage qu’elle n’avait jamais pu voir de ses yeux: tant de reflets du Christ, capturés sur ce mur comme la lumière capte et renvoie une image dans les fragments d’un miroir cassé. Chère Gaby, qui a reçu tant de fragments de Lui, et nous en a fait connaître autant ! Et enfin: une dernière et émouvante découverte ! Dans une petite boîte on a trouvé le cilice de Gabrielle, celui qu’elle mettait probablement la nuit : une ceinture de fil de fer mince tressé, avec de petites pointes tournées vers l’intérieur, vers la chair...
Je suis restée muette à contempler cette « cantique d’épines ». Ces pointes aiguisées chantent l’amour de Gabrielle mieux qu’aucune autre parole. Et les épingles ajoutées au laçage originaire nous disent que le cilice a embrassé ses hanches pendant de longues années : une ceinture qui a été élargie à mesure que sa jeune taille changeait.
Cette découverte nous fait un bien indicible, car elle révèle la fidélité courageuse de Gabrielle au sacrifice, à la croix, et enlève tout semblant de sentimentalisme vide à ses élans d’amour. Gabrielle n’est pas parfaite, non, elle est faite de la même étoffe que nous ; mais, comme elle a modelé cette étoffe jour après jour !... Elle est arrivée à désirer souffrir avec le Christ et lui dire, tandis que les petites pointes d’un cilice la transpercent :
Seigneur, je veux mourir pour le salut des âmes.
Lui:
Que signifierait la croix que tu as mise sur ta tombe,
si tu n’en marquais pas le signe fréquemment
sur ton corps vivent ?... Aime souffrir.
Tu retrouveras tout Là-Haut.
… Est-que la terre te suffit à toi?

Nous rendons grâce à la Voix du Christ pour les splendeurs de ces entretiens. Elles nous rappellent que tout message divin n’est pas seulement poésie, il est aussi Doctrine.
« Dans la plupart des notes di Lui et moi, on remarque une pondération, un tact, un équilibre qui frappent. Et si l’on considère – observe dans la première Introduction le théologien Jules Lebreton – l’ensemble du journal, on ne se laissera pas arrêter par certains traits où se trahit une sensibilité trop vive et trop émue. Ces traits d’ailleurs sont clairsemés dans ces cahiers, et peu à peu ils s’effacent. Le terme vers lequel le Seigneur entraîne sa fidèle servante, surtout dans les derniers cahiers, est une union profonde, silencieuse, où elle ne peut parvenir que par le sacrifice total d’elle-même. »
Sur la disponibilité de Gabrielle au sacrifice, combien de témoignages !
Il suffit prendre celui de Mademoiselle Agnès – gouvernante du curé Harel, au Fresne – qui a côtoyé Gabrielle de 1940 à 1950, et a raconté, contente d’en parler :
« Mademoiselle était très souriante, simple, pas fière, instruite, extraordinaire, ne se fâchait jamais avec personne. Elle avait une façon chantante de dire : “Vous croyez, Mademoiselle Agnès ?”
« À six heures et demie, elle se levait. À six heures trois quart ou à moins dix, à l’Angélus, elle arrivait à l’église. Pieds nus, dans ses souliers, en hiver ; mains nues, par le plus grand froid. Elle était toute à sa prière.
« Elle n’avait jamais peur, seule dans sa grande maison. Je me plaignais du froid, de la difficulté de se réchauffer la nuit ; “Faites comme moi, mademoiselle Agnès, je ne me déshabille pas.” Elle ne faisait jamais de feu. Elle se couchait sur le parquet, roulée dans une couverture.
« Monsieur l’Abbé et moi sommes allés à Lourdes avec Mademoiselle Bossis. Elle avait retenu nos chambres à l’hôtel où elle descendait. Nos chambres étaient à l’annexe. Nous lui avons posé la question :
“Où logez-vous ?” “Oh, je suis très bien ”, dit-elle en riant. Voulant en savoir davantage, je me suis informée auprès de la propriétaire de l’hôtel qui m’a confié que Mademoiselle Bossis couchait dans le “placard” : on en ouvrait les portes, il était éclairé par une fenêtre, juste assez grande pour y déplier un lit-cage. Comme pour toutes choses, Gabrielle donnait une explication en riant pour que cela apparut comme tout naturel... certainement très mortifiée, mais là-dessus très discrète.
« Elle donnait des jouets aux enfants, chaque année, à l’arbre de Noël.
« Ayant invité un jour Monsieur l’Abbé Larose, le curé vénéré de Sainte-Thérèse de Nantes et quelques prêtres, elle les emmena prendre le café sur la terrasse. Après un moment, elle partit avec Monsieur l’Abbé Larose : “Vous nous excuserez”, dit-elle, “nous en avons pour cinq minutes”. Elle emmena l’Abbé Larose bénir son tombeau. Ceci une douzaine d’années avant sa mort.
« Quand on ne la connaissait pas bien, on s’arrêtait aux apparences : elle paraissait excentrique, toujours avec ses grands chapeaux démodés et avec ses cols de dentelle mentonnière... Mais qui la connaissait bien la considérait comme une vraie chrétienne. »
Il faut se rappeler que Gabrielle était née « dame », qu’elle était habituée à un service raffiné, qu’elle avait un irrésistible tempérament d’artiste, qu’elle jouissait comme peu de toutes formes du beau, qu’elle était toujours entourée de familiers cultivés et sensibles, qu’elle avait des biens qui pouvaient lui permettre une vie luxueuse. Cependant, sans perdre son charme et sa joie, cette femme sociable et radieuse, s’était détachée de ce monde qu’elle goûtait pourtant et s’était dédiée au prochain comme un apôtre, pour faire connaître Dieu... Faisant taire ses exigences innées, renonçant à être servie, se transformant en domestique, cuisinière, jardinière... Épargnant sur les hôtels, les couchettes, les repas et le confort, quand elle voyageait pour ses tournées et aussi dans sa maison... pour souffrir avec Lui, le Souffrant, sans jamais révéler à l’extérieur cette intime ascèse. Humilité de Gabrielle !
À bien y regarder, sa vertu la moins évidente, mais peut-être la plus exemplaire, est cette humilité : non pas l’humilité applaudie dans le monde, qui définit comme étant « humble » celui qui manifeste des mots et des attitudes d’humilité.
Gabrielle ne faisait pas exhibition d’humilité mais « vivait » l’humilité, qui est simplement conscience de la vérité, conscience de son propre rien face à Dieu.
Elle ne voulait apparaître parée pas même de cette vertu, ne voulait être considérée comme une sainte, se sentait indigne d’« incarner » la sainteté.
Je me souviens que, dans ses écrits, Sainte Thérèse d’Avila suggérait le critère ultime pour discerner la véritable source – divine ou non – des paroles intérieures : « L’âme qui reçoit ce genre de faveurs doit considérer avec soin si elle se croit meilleure pour cela... Quand ces paroles viennent véritablement de Dieu, l’âme conçoit d’autant moins d’estime d’elle-même que ces faveurs se multiplient ; Elle se souvient davantage de ses péchés... Plus aussi elle applique sa volonté et sa mémoire à poursuivre uniquement la gloire de Dieu, plus elle craint de s’éloigner tant soit peu de la volonté divine. »
Et bien, tout ceci se retrouve chez Gabrielle. En particulier, on remarque chez elle, au fil des années et de l’intensité croissante des dialogues intimes, une progressive mésestime, un progressif désir d’union silencieuse avec le Christ et le fort besoin de s’humilier à Ses yeux pour en recevoir le pardon et la miséricorde.
Alors, quelquefois, avec une adorable tendresse, Lui se penche pour la consoler :
Ah ! chère âme, joyeuse et attentive à Me plaire,
impatiente de M’écouter, avide d’augmenter
son amour qu’elle sent si court, si misérable,
si peu sûr, si fragile, peureuse de retomber
dans les mêmes fautes qu’hier, chère âme…

Depuis quelque temps, la guerre finie, le Père de Parvillez s’est remis en chasse d’un éditeur de “bonne volonté” et le trouve : ce sera Gabriel Beauchesne. C’est à lui qu’on doit l’heureuse entreprise de publier tout Lui et moi.
C’est le 1948. Gabrielle Bossis s’était occupée personnellement d’établir, en vue d’édition, un premier état anthologique de son journal commençant par sa tournée au Canada (en août 1936) et se terminant par le dialogue spirituel du 19 février 1948. Elle avait signalé quels passages des ses cahiers devaient être extraits pour l’impression; mais ces cahiers n’étaient pas ceux, petits et facilement transportables qu’elle avait utilisés pour la transcription immédiate de ses entretiens avec la Voix divine ; en effet, elle avait recopié au propre ses carnets dans des cahiers plus grands qui servirent à l’éditeur. L’existence des premiers petits carnets est bien connue. Dans une lettre au Père de Parvillez, Gabrielle écrit : « Si vous préférez les grands cahiers pour mieux lire... ».
Son amie intime et premiére biographe, Madame de Bouchaud, écrit en 1950:
« On peut se demander si, recopiant les petits carnets sur de gros cahiers, elle n’omettait pas ce qui la concernait (ce serait à vérifier, lors d’éditions futures). Du moins rien n’est changé, ni modifié quant aux messages reçus par le Christ. Tout est scrupuleusement répété. Dans ce travail de remise au net, Gabrielle devait recevoir de singulières lumières, pour reproduire ainsi la leçon du Maître. »
Madame de Bouchaud connaissait donc l’existence des deux textes et avait pu les comparer. Nous pensons que Gabrielle avait recopié ses carnets soit pour les rendre lisibles pour les typographes soit pour ne pas se séparer des originaux gardant en mémoire les dangers encourus avec l’éditeur Labergerie en 1944.

Nous savons que les gros cahiers étaient au nombre de dix: le Père de Parvillez l’affirme dans

ses introductions.
Le titre – Lui et moi – avait été pensé depuis longtemps. Et Lui le rappellait souvent à Gabrielle:
Pense ces mots: ‘Lui et moi’…
Vis ces mots: C’est Moi et toi, en toi.
Tant de fois tu M’enfermes dans ton coeur
par les deux barreaux de ton signe de Croix.
(1 mars 1945)

Aucun de ces carnets ou de ces cahiers n’ont été retrouvés, excepté… un! Après plus d’un demi-siècle d’infructueuses recherches, un manuscrit authentique de Gabrielle me parle, face à face, se trouve entre mes mains! Une grâce !
Ce grand cahier est le seul manuscrit existant aujourd’hui. Il a le format de 17 cm x 22 cm, on dirait presque un registre de comptabilité. Il commence le 15 mars 1948 et se clôt le 2 mars 1950. Sur la couverture, Gabrielle y a écrit « Au R.P. Parvillez » et à l’intérieur le numéro « 10 ». Il s’agit donc du dernier des dix cahiers que Gabrielle avait confié à Parvillez.
Ce dixième cahier se terminant le 2 mars 1950, trois mois avant sa mort, il est évident que le journal de la maladie et de l’agonie (de mars à mai 1950), publié dans le cinquième volume de l’édition Beauchesne, serait issu d’un petit carnet que Gabrielle, mourante, n’aurait pas mis au propre. Qu’un des cahiers ait été sauvé et soit arrivé jusqu’à nous est une vraie émotion !
En nous limitant, bien sûr, au cahier retrouvé, nous avons pu faire maintes collations, dont je parlerai dans aprés. Mais la réapparition de ce cahier ne nous a pas simplement offert la satisfaction de confronter la publication à l’original, elle nous a ému de cette même émotion que nous éprouvons face à une relique ; et elle nous a aussi enrichi, grâce à son extraordinaire éloquence graphique, d’une nouvelle sensation, celle de pouvoir « écouter » et non seulement « lire » ces entretiens. L’écriture de Gabrielle, rapide et très belle, devient “communicative” quand elle transmet la voix du Christ: en traduit, d’une certaine façon, la force, la noblesse. Les belles courbes ont la sinuosité d’un dessin, les grandes majuscules débordent ; les nombreux alinéas, les lignes, les interruptions rendent presque palpable le souffle de Celui qui parle, elles nous consignent jusqu’au silence : « Chut ! Écoutez le silence ! », semble-t-elle dire avec ses blancs ; comme si elle voulait nous offrir le contenu du discours mais aussi sa musique; comme s’il s’agissait d’une partition, d’un « Mystère sacré », représentée avec l’essence de la parole et développée comme une rhapsodie.
Au rythme du cœur, ces paroles se dénouent durant les ans et acquièrent peu à peu une importance qui peut résumer toute la substance du message en un seul mot, de telle façon que la brièveté est souvent pure lumière, comme si nous étions face à des télégrammes célestes :
Paris, me réveillant :
Qu’y-a-t-il de nouveau aujourd’hui ?
Dieu.

Le 15 juillet 1948, quand Gabrielle reçoit les épreuves de son premier volume, l’Interlocuteur divin s’ouvre à une poignante effusion, une des plus belles pages du journal :
Oui, sois-en bien joyeuse et prie pour que chacune de ces lignes
ait sa résonance de pas dans les âmes.
Oh ! Ma Fille, peux-tu savoir le chemin que prendra ce petit livre ?
Demande-Moi d’aller vers les plus misérables, ces paralysés spirituels,
ces désolés sans espérance, ces muets devant Dieu,
ces possédés des désirs de l’argent.
Demande que Je passe par ce petit livre
comme Je passais autrefois, en guérissant, en attirant à Moi...
Ah ! qu’on vienne s’y nourrir et respirer plus fort !

À la fin de juillet 1949, le premier volume de Lui et moi sort en librairie.
Ce recueil de morceaux choisis sortit sans nom d’auteur, selon le désir de Gabrielle, mais était accompagné de trois signatures d’importance, puisque l’Évêque de Nantes, Monseigneur Villepelet, le jésuite Jules Lebreton, doyen de la Faculté de théologie de Paris, et le Père de Parvillez, déjà très connu, en écrivirent la préface, soulignant l’orthodoxie, la beauté et la considérable dimension mystique du journal.
Les mots d’introduction du Père de Parvillez expliquent avec chaleur la nature du journal :
« Ce sont des “paroles intérieures”, perçues par une âme comme venant du Christ, et notées par elle au plus tôt. Point d’apparitions d’ailleurs, ni d’audition externe ; tout se passe au-delà du monde des sens, en une région plus profonde. Généralement Dieu parle aux âmes par des lumières intimes à l’aide d’idées et d’images conformes à notre intelligence mais qu’Il choisit et qu’Il infuse Lui-même au besoin ; et l’âme alors a l’impression que Dieu lui parle distinctement, que parfois même Il lui dicte. Ainsi, assez souvent dans la vie de sainte Marguerite-Marie, on nous parle de résolutions ou de consécrations qui sont comme dictées par le Sacré-Cœur. Cette description répond exactement au cas présent. La personne dont il s’agit n’a aucunement conscience d’être pour quelque chose dans les paroles qui lui sont comme imposées du dehors, et qu’elle écrit sans ratures ni reprises, sans aucun effort pour le choix des termes à employer.  L’Interlocuteur divin fait entendre que d’autres profiteront à leur tour de ce qu’elle a entendu. À cette réflexion : “Seigneur, que tous vos mots ont d’onction !”, Il répond :
Ce sont les mots pour mes enfants.
Ils t’arrivent pleins de tendresse.
Tu les reçois à genoux comme si tu recevais Moi-même.
Grave-les pour toujours.
Après toi, d’autres les recevront. »

Jour après jour, le petit volume se diffusait à un rythme croissant et fut épuisé en peu de temps. De nombreux lecteurs, enthousiastes, sollicitèrent avec insistance la parution de nouveaux extraits, déclarant trouver dans ces pages un feu singulier qui les aidait à mettre Dieu au sommet légitime de leurs pensées et affections.
Entretemps, le stupéfiant accueil du premier tome permit de poursuivre la publication : en décembre 1950 sortit, posthume, le second volume, qui fut présenté par l’éminent Académicien Daniel Rops. Dans la préface, Rops dévoila finalement le nom de l’auteur, en faisant un portrait vibrant de Gabrielle Bossis, et concluant :
« Ce fut, à n’en pas douter, une vraie mystique que Gabrielle Bossis, et les deux petits tomes de Lui et moi sont le compte rendu, presque la sténographie de ce qu’elle reçut au cours d’un face à face sublime avec le Christ... Le journal rend un son de plénitude simple et joyeuse, de sérénité dans l’amour qui, en maints endroits, l’assimile aux plus authentiques chefs-d’œuvre de la littérature spirituelle. »
En août 1949, deux ou trois semaines après la publication de son livre, Gabrielle subit une opération chirurgicale pour une tumeur qui l’emportera. C’est une tumeur au sein qui s’est étendue ensuite aux poumons lui causant une longue et terrible agonie. À la mi-septembre, elle est encore à la clinique, prête pour le grand Voyage ; mais la Voix doucement lui demande:
Tu veux bien encore travailler un peu pour moi ?
Et Gabrielle se remet sur pied, pleine d’élan.
Contente du bien que son livre apporte aux âmes, le 26 septembre 1949 elle écrit à de Parvillez :
« Cher Révérend Père, Me voici en convalescence. Sortie de clinique, je pourrai reprendre peu à peu la vie. Salutaire épreuve qui me valut tant de grâces... Croiriez-vous que Lui et moi me tenait sans cesse compagnie fidèle. Car Beauchesne, je ne sais comment, m’envoya diverses réponses : opinions de Supérieurs, Religieux ou autres... qui m’ont vivement intéressée et édifiée… Mon premier travail, dès mon retour au Fresne, sera de continuer la préparation du tome II… ». Joie de savoir que Lui et moi commence à se répandre !
Et le 12 janvier 1950, nous lisons cet inoubliable entretien:
Heure sainte. Comme je m’étonnais de la rapidité extraordinaire
avec laquelle la premiére edition de Lui et moi s’était épuisée.
Attribue-le à Ma volonté, secondée par celle
du Coeur douloureux et immaculé de Ma Mère.
Et sais-tu ce que nous faisons en écrivant ces pages?
Nous enlevons ce préjugé que l’intimité de l’âme
n’était possible que pour le religeux dans son clôitre,
tandis que mon Amour secret et tendre est en réalité
pour tout âme vivante en ce monde…

Dans un crescendo irrépressible et magnifique, les conversations se dispersent au cours des jours jusqu’à ce que Gabrielle soit presque devenue muette, enlevée par tant de Grâce. Le journal à deux voix devient alors un soliloque, le soliloque d’un Dieu.
Les messages du jeudi, à l’Heure sainte, coupent le souffle, débordent sur tout. Dans la kyrielle d’une grande tendresse de ces soliloques affleure quelque chose qui finit par conquérir : l’Amour universel du Christ. À la différence d’autres textes mystiques qui s’épuisent dans un sublime seul à seule entre Dieu et une âme, ici l’Interlocuteur n’a pas seulement pour objectif Gabrielle, mais tous ses fils.
La particularité la plus touchante de Lui et moi est justement dans la constante tension « missionnaire » du Christ, qui veut presque « outrepasser » Gabrielle pour nous rejoindre, pour nous convertir.
Lui et moi est une flèche dirigée vers le flanc du monde, vers toutes les créatures :
Je veux maintenir Mon Feu en toi,
non pour que tu brûles seule,
mais pour que tu propages l’incendie secret...

L’hiver se passe sereinement, tandis qu’elle termine de préparer les extraits pour le second volume. Elle a soixante-seize ans. Pour la première fois, vers la mi-mars 1950, elle est fatiguée.
Les médecins découvrent que la tumeur s’est étendue aux poumons. Elle ne comprend pas encore et croit d’abord à une bronchite, puis à une pleurite.
Être prisonnière dans un lit lui est très pénible. Où sont les belles habitudes de jadis ? Les chères messes quotidiennes suivies souvent à l’aube ? Et le Chemin de Croix de chaque matin ? Et le bon sommeil sur le sol ?
Alors elle réclame : « Mais docteur, quand me sortirez-vous de ce lit ? ». Et lui simplement : « Mais je ne vous en sortirai pas. » Et tout est accepté, aussi simplement, dans le silence et l’élan de l’âme.
Toujours en pensant aux autres, elle écrit encore des mots rapides mais affectueux, où affleure sa pleine disponibilité au vouloir de Dieu : « Je pars pour le grand voyage. J’ai reçu l’Extrême-Onction. Magnificat ! Il est temps de regagner la Maison du Père de Famille. »
« Bien sûr, comme Dieu voudra... pas une heure de plus... »
« Mon cœur s’affaiblit chaque jour. Je ne mange ni ne bois depuis trois jours. C’est donc bientôt partir. Réjouissez-vous avec moi. Magnificat. »
Ce Magnificat, limpide comme celui d’une cloche le soir, semble reprendre la douce invitation que la Voix lui avait faite des années plus tôt :
Surtout, n’oublie pas ton sourire, celui que
Je t’ai donné ; qu’il t’accompagne même
à la mort ! C’est comme s’il disait : Magnificat !

Dans les dernières pages de son journal, désormais, entre les deux interlocuteurs s’est insinuée une troisième présence : celle de la Mort.
Chaque ligne est solennelle. Plus Gabrielle se vide de ses forces, plus monte en puissance la force du Christ. Quand elle est clouée sur sa croix, dans les suffocations et les tortures, le Sauveur lui suggère alors les mots les plus éblouissants, un Cantique des Cantiques.
16 mars 1950. Heure sainte. Fatiguée.
Te rappelles-tu quand tes grands paquebots
jetaient le cri de la dernière sirène. Tu
pensais : « Partir... Ah ! partir, c’est vivre... »
Pense la même chose en quittant la terre. Tu
te rends vivre, et vivre dans le vrai nouveau
Monde. Il t’attend... Ses habitants aussi
t’attendent... À New York, ils étaient sur le
quai, pressés et acclamant. Qu’était cela, pauvre terre…!
Mais les enthousiasmes, les vivats de la cité
céleste, les explosions de charité, les joies fulgurantes...
Qui pourra les dire en langage humain ?
Réjouis-toi d’approcher…
Celui qui t’attend, Ma Fille, c’est ton Créateur
et ton Sauveur.
Va allègrement. Va comme à la Fête. Prépare
amoureusement ta toilette de voyage, toute
parée des joyaux reçus.
Emprunte, en plus, l’éclat des vêtements de
ta Mère et de ton Bien-Aimé…

Le 15 mai, Gabrielle envoie un écrit au cher Père de Parvillez : « Mon Révérend Père, Je m’enfonce tous les jours un peu plus dans ma tombe. Je suis rendue à l’étouffement et à peu près sans nourriture. Alors, cela n’ira plus très longtemps. Comme Il voudra. Alors pas une heure de plus – pas une heure de moins. Comme je voudrais mourir d’amour ! »
Les émouvants entretiens continuent…
16 mai. Viatique.
Seigneur, c’est maintenant que je vais Vous
rendre l’âme que Vous m’avez donnée avec tant d’Amour ?
Mère chérie, embellissez la toilette de votre
enfant, avant qu’elle n’entre au salon.
… jusq’au dernier touchant dialogue:
25 mai. Suis-je arrivée au bout de ma vie ?...
Est-ce que maintenant, je ne célèbre pas ma
première et dernière Messe ?
Où es-tu, amoureuse Présence ?... Et après,
qu’est-ce que ce sera ?
Ce sera Moi,
Ce sera toujours Moi.

Lui et moi se termine ici. Personne, ni même un sceptique, ne pourra être insensible à cette dernière page du journal où Gabrielle, consciente de transcrire l’extrême dialogue devant la Mort, nous consigne la Foi dans la sacralité du congé terrestre. Proche de l’ultime étouffement, elle nous donne la prophétie du corps humain glorifié : « Et après, qu’est-ce que ce sera ? » «Ce sera Moi, ce sera toujours Moi. »
Désormais, ses poumons ne permettent plus qu’un murmure ; sa voix s’est éteinte ; cette voix gaie ou pathétique qui avait diffusé dans le monde tant de bonheur, qui avait touché les cœurs et rempli de joie les théâtres, cette voix s’est éteinte. Jusqu’au dernier souffle, résistera en elle la vivacité des gestes, la lucidité de l’esprit et le courage de réconforter ceux qui en larmes viennent lui dire adieu. Ceux qui l’aiment sont tellement nombreux ! Ses nièces et ses neveux sont rappelés de Paris. Surmontant son habituelle pudeur pour sa vie intime, Gabrielle finit par confesser avec son air de plaisanter : « Vous savez que j’ai toujours aimé me déguiser... J’ai là un costume bien plié dans un carton, il n’est pas mité ! Si cela ne vous ennuie pas, vous m’en revêtirez pour ma mise au tombeau. » Les neveux découvrirent que le costume était son habit de tertiaire de Saint François, Sœur Marie du Cœur du Christ.
Dans la nuit du 8 au 9 juin, nuit de la Fête Dieu – la fête qu’elle avait célébrée chaque semaine à l’Heure sainte du jeudi –, l’infirmière vient voir Gabrielle vers quatre heures du matin. Elle la trouve encore présente, tout semble normal. Quand elle revient, vers six heures trente, Gabrielle a désormais quitté le Temps.
Personne n’a assisté à cet ultime moment.
« Lui » seul devait recueillir son dernier souffle… Lui qui avait dit :
Au moment de ta mort, Je serai ton chant du
cygne, car la force te manquera ; tu n’auras
plus de lien avec la terre et aucune vue sur
l’au-delà. Ce sera l’abandon du Golgotha. Tu
t’uniras plus que jamais à Mon Cœur délaissé,
et nous serons ensemble pour le passage.

 

Sur sa tombe

« Je suis allée prier sur son tombeau – écrit Jeanne Tallier Quand on entre dans le petit cimetière, les pas “crissent” en s’enfonçant dans ce sable de Loire qu’elle aimait.
« Son tombeau est de pierre, simple, avec son nom inscrit sur un petite plaque frontale:
Gabrielle Bossis, Tertiaire de Saint-François,
Décédée le 9 juin 1950. Priez Dieu pour elle.
« Puis cette inscription révélatrice :
O Christ, Mon Frère
Travailler Près De Toi
Souffrir Avec Toi
Mourir Pour Toi
Survivre En Toi.
« Sur la pierre repose un Christ de marbre blanc, étendu sur une croix de bronze. D’où l’a-t-elle rapporté ? d’Italie peut-être ? Je n’en ai pas vu de semblable. Son visage est révélateur d’une vie au-dedans avec ses longues paupières abaissées. La tête, couronnée d’épines, est relevée, comme s’il s’apprêtait à s’élancer en son Ciel... »

Moi aussi suis allée dans ce petit cimetière poignant. Moi aussi j’ai prié sur la tombe. Et j’ai longtemps contemplé et caressé cet émouvant Christ de marbre blanc à la tête relevée. Mais Il ne m’a pas semblé vouloir s’élancer vers le ciel. Au contraire, Il m’a semblé vouloir se tendre vers moi, comme pour anticiper ma rencontre, comme pour mieux m’écouter, pour signifier qu’Il est prêt, qu’Il est toujours prêt pour le dialogue avec une âme.
C’est celui-ci l’héritage que Gabrielle nous a laissé:
Expose-Moi tes soupirs :
ils Me seront doux
comme les zéphyrs de la plaine.
Je les accueillerai d’un cœur joyeux
comme s’il n’existait au monde qu’une âme,
la tienne.
Et à chaque âme, je ferai la même fête,
chaque âme pouvant se croire l’élue
de Mon Amour.
C’est là, le miracle du Cœur de ton Dieu.
À toutes, et à une seule,
dans le plus intime secret de chacune.
Je suis la Réponse.

 

 

Remarques sur Lui et Moi

 

Le journal complet de Gabrielle Bossis fut publié par Beauchesne sous la forme de sept volumes anthologiques – tous intitulés Lui et moi – entre 1949 et 1957, sans respecter l’ordre chronologique des dialogues spirituels. Fort d’un succès jamais démenti, le premier volume en était à sa soixantième réédition en 1997. Le sixième volume, qui date de 1957, contient aussi le journal écrit par Gabrielle pendant sa tournée au Canada, plusieurs lettres, des témoignages et un second essai de Madame Pierre de Bouchaud : Gabrielle Bossis intime. Les premières notices biographiques avaient en effet été proposées au public en décembre 1950 dans un petit ouvrage de Madame de Bouchaud intitulé Gabrielle Bossis, auteur de « Lui et moi » et édité par Beauchesne.
Depuis 1950, les éditeurs de Lui et moi, ses lecteurs et ses admirateurs français souhaitaient et demandaient avec insistance une édition à la fois unique et chronologique de l’ensemble du journal.
À plus de soixante ans de distance, c’est à moi que revient le privilège de réaliser cette entreprise tant attendue.

Comment ai-je procédé pour préparer cette édition ?
Le premier livre publié sur Gabrielle Bossis après les éditions « historiques » fut l’admirable ouvrage de Patrick de Laubier Jésus mon Frère (Beauchesne, 1999). Dans ce livre, l’auteur suit l’évolution spirituelle de Gabrielle au cours de quinze années d’entretiens avec le Christ. Les citations constituent le cœur de l’ouvrage qui vise à présenter Jésus « par Lui-même » dans une perspective de foi. Mais mon but est parallèle au sien : offrir à la méditation personnelle du lecteur le texte intégral et chronologique du journal en précisant la date de chaque entretien.
J’ai consulté des éditions chronologiques, et malheureusement incomplètes, publiées dans d’autres langues, mais je me suis rendu compte qu’aucune ne m’aurait aidée à atteindre les objectifs que je m’étais fixés. Ces éditions présentent en effet des lacunes, surtout en ce qui concerne certaines questions particulièrement difficiles à résoudre.
J’ai donc décidé de me lancer dans une nouvelle voie, autonome et solitaire, avec la conviction que je n’atteindrais le but que je m’étais fixé qu’avec l’aide d’un ordinateur. Dans un premier temps, je devais cependant rassembler personnellement et manuellement les données des sources imprimées par Beauchesne.
J’ai donc analysé les sept volumes :
- le premier volume contient un choix anthologique, effectué par Gabrielle, de conversations spirituelles qui vont du 22 août 1936 au 19 février 1948.
- le second volume propose lui aussi une sélection anthologique effectuée par Gabrielle et fut publié juste après sa mort. Il contient des conversations qui vont du 3 novembre 1936 au 1er janvier 1950.
- le troisième volume contient une série de textes tirés des premiers carnets de Gabrielle qui vont du 3 juin 1940 au 25 janvier 1945.
- le quatrième volume – pratiquement la suite du troisième – présente les extraits des carnets qui vont du 1er février 1945 au 6 septembre 1948.
- le cinquième volume contient tous les dialogues de 1950 transcrits par Gabrielle pendant sa maladie et son agonie. Cette première partie, merveilleuse, est suivie d’une série de textes datés des années 1940 et 1941 qui n’avaient pas été publiés dans les volumes précédents.
- le sixième volume contient – en plus de documents et de manuscrits de Gabrielle comme le journal du voyage au Canada ou l’essai de Madame de Bouchaud Gabrielle Bossis intime – toutes les conversations qui vont du 2 septembre 1936 au 16 mars 1938 non publiées dans les volumes précédents.
- la publication de toutes les conversations de Lui et moi s’achève avec le septième et dernier volume – pratiquement la suite du sixième – c’est-à-dire avec les conversations qui vont du 17 mars 1939 au 28 mai 1941.
Comme on peut le constater, l’ordre chronologique du journal de Gabrielle n’a jamais été respecté.
Afin de mener une évaluation complète des sept volumes, je me suis servie d’un outil privilégié et exclusif : le 10ème et dernier gros cahier original de Gabrielle dont j’ai déjà parlé dans le chapitre précédent.
J'ai donc longuement travaillé sur les pages de ce cahier manuscrit pour ensuite comparer ce dernier aux publications de Beauchesne. De cette vérification qui a en quelque sorte une valeur d’échantillon, il ressort :
- que l'édition de Beauchesne est absolument fidèle au texte manuscrit de Gabrielle.
- que la numérotation des paragraphes des entretiens n’était pas le fait de Gabrielle et que celle-ci avait de toute évidence été effectuée par les éditeurs.
- que Gabrielle a parfois décidé de ne pas publier intégralement certains entretiens.
- que les éditeurs ont été attentifs à repérer et à publier les parties négligées et inédites, tant et si bien que seuls quatre entretiens contenus dans ce cahier, qui date de 1948 à 1950, s’avèrent être des inédits (ils ont été publiés dans mon essai biographique).
- que souvent Gabrielle n’indiquait pas les dates des dialogues lorsqu’elle avait reçu plusieurs messages dans la même journée, ou au cours des jours qui suivaient immédiatement un entretien daté.
- que Gabrielle avait daté de nombreux entretiens non pas avec le jour et le mois du calendrier, mais avec pour seule indication un événement religieux (Noël, Vendredi Saint, Toussaint, Immaculée Conception, etc.). On a dès lors eu parfois quelques difficultés à dater un entretien à cause des différences entre le calendrier de son époque et le nôtre (par exemple pour la fête de l’Archange Raphaël).
- que les éditeurs ont parfois puisé le texte non seulement dans les gros cahiers manuscrits de l’auteur, mais aussi dans de petits carnets qui présentent de légères différences en ce qui concerne les annotations personnelles de Gabrielle. Il n'y a cependant jamais la moindre divergence en ce qui concerne la Parole divine.

Au terme de cette comparaison, j'ai pu élaborer manuellement un tableau chronologique de chaque volume.
J'ai aussi longuement travaillé sur l’exactitude des données de chacun de ces sept volumes :
- je me suis assurée que les paragraphes avaient été numérotés correctement et j’ai fait des corrections là où un numéro de paragraphe avait été répété ou oublié par les éditeurs.
- j’ai noté les dates de chaque entretien en transcrivant celles qui sont déjà signalées dans le texte, en les déduisant du contenu ou en m'aidant d’un manuel de chronologie pour transformer en dates les références religieuses.
Au terme de cette transcription manuelle, j'ai soigneusement contrôlé que tous les paragraphes et entretiens figurant dans l’édition Beauchesne étaient reportés dans mon tableau (1856 paragraphes au total dans les sept volumes).
Il en ressort que :
- l’année des entretiens est toujours indiquée et sûre.
- je n'ai pas réussi à déterminer le mois de la conversation de seulement huit paragraphes des années 1938 et 1939. Dans ce cas, j'ai suivi la règle qui consiste à placer ces entretiens au début de leurs années respectives.
- de même, je n'ai pas réussi à déterminer le jour de six conversations datant respectivement de décembre 1936, d’avril 1939, d’octobre 1940, de mai 1941, d’octobre 1944 et de juillet 1949. J'ai alors suivi la règle qui consiste à placer ces entretiens au début de leurs mois respectifs.
Une fois ce tableau manuel achevé avec les années, jours, mois et numéros de paragraphe, l’ensemble de ces données a été transféré dans un ordinateur, volume par volume. Enfin, à l’aide d’un programme informatique, j'ai pu croiser les données de chaque volume et j’ai obtenu un tableau avec la séquence chronologique de tout le journal, de 1936 à 1950.
Arrivée à ce stade, j'étais cependant encore bien loin d’avoir achevé ma tâche. D’autres contrôles s’avéraient urgents. Il fallait :
- vérifier que toutes les conversations publiées par Beauchesne se trouvaient bien dans mon tableau chronologique.
- débusquer des erreurs des éditeurs : deux dates étaient par exemple erronées dans les paragraphes 5 et 6 du premier volume. Elles ont été facilement corrigées en les confrontant aux dates exactes indiquées par Gabrielle dans le journal de sa tournée au Canada.
- repositionner systématiquement dans leur datation annuelle les mots d’ordre qui avaient été rassemblés par Beauchesne au début du troisième volume.
J’ai en outre dû vérifier pour quelle raison la même date se trouvait répétée dans deux paragraphes ou deux volumes différents.
J'ai compris qu'il s’agissait presque toujours d’entretiens très longs, transcrits par Gabrielle lors de l’Heure Sainte qu'elle pratiquait chaque jeudi. Ces entretiens avaient en fait été tronqués en raison de leur longueur, partiellement publiés dans les premiers volumes, puis complétés dans les éditions suivantes.
À la lumière du 10ème cahier manuscrit que je possède, j’ai constaté que l'entretien du 20 mai 1948 a par exemple été publié en deux parties dans les volumes II et IV.
Dans de nombreux cas, j'ai pu identifier la séquence chronologique correcte des deux parties, les éditeurs ayant pris soin de faire précéder de points de suspension la seconde partie pour indiquer la coupure effectuée. Parfois, c’est le contenu qui m’a guidée : lorsque Gabrielle reçoit deux ou trois messages dans la même journée et indique que tel message est reçu le matin ou le soir.
Dans d’autres cas, un même message a été répété deux fois avec de très légères divergences dans les brèves prémisses de Gabrielle. J’ai alors choisi la version la plus ancienne, c’est-à-dire celle des volumes édités du vivant de l’auteur. Dans le paragraphe 1 du tome II, Gabrielle accompagne par exemple la date du 3 novembre 1936 d’un bref message de la Voix – « Crois à la purification infinie de Mon Sang » – précédé d’une annotation mentionnant qu’elle se trouve sur le paquebot qui la ramène d'Amérique. À l’inverse, dans le paragraphe 1 du tome VI (sous la direction de Madame de Bouchaud), le même message est daté du 2 septembre 1936 (avec une évidente erreur de date et de lieu) et l’annotation initiale est bien plus longue. Aussi ai-je décidé de ne pas répéter deux fois ce message et de me fier à la brève prémisse choisie par Gabrielle dans le tome II.

Une fois achevé mon travail manuel et informatique, j'ai enfin pu transmettre à l'éditeur le résultat de mes efforts afin que celui-ci effectue le travail de rédaction et d’impression.

Il ne me reste plus qu’ésperer que le Lecteur se réjouisse du fruit de mon travail passioné. Merci !

Lucia Barocchi

 

Dédié avec affectueuse admiration à Patrick de Laubier.
Merci aussi à Chiara Gini, Lucia Boschetti, Andrea Torrini.

Association GABRIELLE BOSSIS - 46, rue Anatole France 78330 FONTENAY LE FLEURY